Narcisse.com

narcisse

On a envie de dire tellement de choses, qu’on ne sait plus par où commencer, car si l’on regarde de plus près, les histoires qui ponctuent nos vies, savons nous, vraiment, quand elles commencent ? A l’image de notre temps, nos existences sont fragmentées et nos quotidiens éclatés.

Nos seules certitudes résident dans la cascade d’interrogations qui tourmentent nos esprits, pas un seul jour ne passe sans qu’on se dise, « pourquoi » ou « si seulement », ce SI peut ruiner toute une vie. La vérité est qu’on n’est jamais certain. Chaque fois les dés sont jetés, vous faites vos jeux, rien ne va plus, à l’issu de tout cela, soit ça passe ou ça casse, comme on dit.

En combinant les éléments entre eux, on se dit « ça ne peut pas marcher », « ça ne peut pas se faire », mais qui sommes-nous pour prétendre cela ? En réalité, on a peur d’essayer. Là, réside peut-être, l’une des principales problématique de notre existence, « la peur d’oser », de « franchir la ligne », « d’aller au-delà », de notre nez, pour ainsi éviter l’échec, la déception, la trahison, éviter d’avoir mal et de souffrir.

Nous sommes tous des Narcisses en puissance, notre souci premier, n’est plus de nous contempler dans un miroir, de conforter notre ego, de nous dire que nous sommes les plus beaux, en dépassant ce stade nous avons pris conscience de notre vide intérieur, de notre solitude ; car à trop vouloir se dépasser, nous avons dépassé notre humanité. Là, est le prix à payer à force de suréquipement de nos tristes existences.

Même l’amour ne devient qu’une marque de fabrique, pour vendre. Il devient un mythe, une chimère, car comment aimer quand on ne fait plus confiance à l’Autre. Mais il nous reste la télévision,  le cinéma pour alimenter notre besoin d’y croire.

Aimer ou ne plus aimer, telle est notre question. « Cybernétiser » ce sentiment est notre dernier recours, le chercher sur le net. Notre ère est pathétique, devant l’incapacité de relations humaines directes, on crée un leurre artificiel, pour apaiser notre angoisse de solitude, on ne peut plus aborder les gens dans la rue, l’inconnu nous faisant peur, on l’aborde tout de même, mais attention, en prenant nos précautions (nos distances) « mettons un écran entre nous », tout devient virtuel, même nos rapports.

Certaines légendes disent que le beau jeune homme Narcisse mourut en essayant d’obtenir l’amour du visage qu’il n’a pu s’empêcher de contempler, ne sachant pas que c’était le sien, vu qu’il ne devait, en aucun cas se voir, s’il voulait vivre longtemps, d’après les prédictions du devin Tirésias. Narcisse aurait pu éviter d’avoir cette fin tragique, si lui-même, auparavant, n’avait pas repoussé la nymphe Echo, éprise de lui, finit par n’être qu’un fin filet de voix, un écho. Cela, lui a valu la colère des autres nymphes, qui ont orchestraient leur vengeance, aidées par la déesse Némésis.

Tout n’est qu’une histoire d’amour ! D’amour de soi en premier. L’homme aime sa solitude à l’intérieur de laquelle il se noie. Il ne peut avoir pitié de l’Autre car il a, avant tout, pitié de lui-même.

Même quand on aime, on n’aime que notre reflet qu’on perçoit à travers les yeux de l’autre. On se dit « je cherche quelqu’un qui soit comme tel ou comme tel », on dit qu’on cherche notre âme sœur et non pas notre contraire. Là aussi, en cherchant l’amour c’est nous même qu’on recherche.

Où va ce monde où l’individu règne en maître ? Où va ce monde où même l’amour est amour de soi ? Où va ce monde où nous ne pouvons plus avoir foi ? Notre châtiment pour cela est la solitude, l’incommunicabilité.

En réalité au sein de cet immense village planétaire où l’on ne fait que se détruire, l’ouverture a fait éclater au grand jour l’altérité, tel un secret de famille qui aurait été trop longtemps délaissé dans le grenier ancestral, origine de tant de conflits oubliés,  depuis trop longtemps « Nous vivons avec nos défauts comme avec les odeurs que nous portons : nous ne les sentons plus ; elles n’incommodent que les autres. »

Que veut Narcisse ? Être aimé, mais avant tout, arriver à s’aimer. En contemplant son reflet dans le miroir il ne voit plus un être parfait, il ne voit plus sa beauté, mais sa vilenie, dont il essaye de se débarrasser par tous les moyens possibles, même s’il lui faut charcuter son corps, dans sa quête et son obsession de perfection, nourrissant son désir d’égaler dieu. Narcisse veut ainsi se recréer, mais à son image.

Il existe des Narcisses tolérants eux aussi se cherchent, mais la peur de l’autre ne les quittent pas, leurs déceptions ont été plus grandes. La plupart du temps ils sont taxés d’orgueilleux, ils ont souvent l’air de se sentir supérieurs et sont mis à l’écart ou même méprisés, jalousés. Parce qu’au lieu de mettre en avant leur corps, il préfère exposer leur esprit. Leur seul souci est d’être aimés et acceptés comme tout le monde.

Vivre dans un monde matérialiste, centré sur le paraître, ne les avantage guère.

Et on continue à nous chercher, parfois on croit avoir trouvé, souvent on est déçu, parfois on se croise mais on ne se voit pas.

Sur la toile du Web, le Narcisse différent derrière son écran avant de diffuser son image diffuse son âme, dernière rescapée du monde du paraître, espérant trouver quelqu’un qui pourrait l’apprécier à sa juste valeur.

Peut-être devrions-nous nous résigner, avons-nous perdu à tout jamais le fil d’Ariane de nos existence ?

Et Narcisse continu à (se) perdre, il ne sait plus quelle image coller à ce visage, à ce corps, son regard de plus en plus vide, se désocialise. Se désintéresse. Il ne sait plus qui il est.

Ainsi est fait notre monde, les gens se regardent mais ne se voient pas, ils se parlent mais ne s’entendent pas, ils ne se comprennent pas.

Qu’en est-il de notre toile ? Chacun  tisse la sienne dans son petit coin, devant son écran, on se croit tout puissant, après tout, c’est nous qui choisissons. Chacun crée ses petites histoires, ses petits événements pour remplir son vide existentiel. Parfois on s’y retrouve !! Parfois on s’y perd !!

Parfois on parle pour ne rien dire, quand le plus important est de « se » dire. Le Narcisse tolérant continue à espérer, que peut-il faire d’autre ? Même si au plus profond de lui-même le « ça ne peut pas se faire » est roi.  Il ne peut s’empêcher de se dire « pourquoi pas ? »…

Lorsque la nuit succombe sous les torrents de larmes qu’il verse, il reste seul avec son désespoir comme seul compagnon d’infortune, il contemple encore son vide intérieur qui remplit malgré lui son existence,  l’optimisme est un leurre, hélas il le sait.

Et ça continue, on se sent seul, abandonné, ne croyez-vous pas ? Nos forces s’épuisent à force de chercher.

Mais Narcisse est un passionné…

Lorsque la passion vient frapper à notre porte, on n’a pas forcément envie de lui ouvrir. Car « Si l’émotion est une ivresse, la passion est une maladie qui résiste à tous les moyens thérapeutiques. C’est un enchantement qui exclut l’amélioration morale. »

Emmanuel Kant ne croit pas si bien dire. L’homme a peur de sa passion parce qu’elle le rend ANIMAL, guidé par son instinct, il se laisse aller à l’enivrement que lui procure la présence de l’autre dans sa vie. Elle est dangereuse parce qu’elle est oubli de soi. On n’est jamais sûr de soi.

Que pouvons-nous dire d’autres ? Certains Narcisses sont passionnés, oh oui !! Leur passion est si immense, elle est leur flamme, leur âme mais souvent elle les condamne à l’incompréhension de masse, les AUTRES, leur jalousie, leur haine, leur mépris, on les blâme d’aimer ce qu’ils font, de s’exprimer avec ferveur, vouloir CHANGER les choses.

Ils sont taxés de rêveurs, ils s’en moquent, ils le sont ; ils sont taxés de fous, ils s’en moquent, ils le sont.

Qu’importent les critiques, tout ce qui compte c’est cette voix dans leurs têtes qui guident leurs pas, eux au moins ils marchent avec leurs cœurs.

Narcisse reste éveillé, il ne partage point le monde de l’Autre, il vogue au sein des siens, sans pour autant savoir où il va ; Narcisse est un doux rêveur, disent-ils, autour de lui, tous ces univers qui restent inexploités, lui au moins il les voit, il les sent. Ne se préoccupant plus de faire partie de ce qu’ils nomment réalité, à travers son éveil apathique, il se projette en lui-même afin d’assouvir son désir d’ÊTRE.

Caché derrière son écran, il existe et réclame son dû au monde, après tout, c’est lui le responsable de sa déchéance.

Narcisse fait souvent ce rêve de lui contemplant son reflet au bord de ce lac, autrefois ce visage lui souriait, maintenant il lui est étranger, n’arrivant plus à distinguer ses traits à travers cette eau qui fut pure et qui est à présent trouble, il continue, cela dit, à se chercher.

Que reste-t-il de nos âmes fragmentées, à l’image de notre temps, quelle histoire raconter ? Laissons les mots guider nos pensées, pourquoi serait-il toujours indispensable de les guider, pourquoi devrions-nous forcément raconter puisque tout a été dit? Que nous reste-t-il alors ? NOUS, Narcisses, en puissance ?

Derrière sa toile du web, au-delà de son envie de se retrouver, tout Narcisse a envie d’y rencontrer une entité si particulière, qu’il n’arrive même pas à la nommer, elle reste abstraite pour beaucoup de gens, mais pour lui, elle reste sa dernière chance de se réconcilier avec son essence. De pouvoir à nouveau dire… « Je ». De libérer sa voix. « Sachez-le – c’est le cœur qui parle et qui soupire lorsque la main écrit – c’est le cœur qui se fond. »

Chaque fois que l’envie te prend de lui sourire ou même de frôler quelques instants de sa vie, Narcisse s’enfuit. Chaque fois qu’une personne lui tend la main, lui offre son cœur ou qu’elle ose poser son regard sur lui, il s’enfuit. Chaque fois que ta douce mélodie, au loin, l’appelle et même sachant que ta douce liqueur est l’élixir de vie, il s’enfuit. Chaque fois que l’envie lui prend de s’abandonner dans tes robustes bras, s’abandonner à l’exquise folie que tu procures, il ne peut dès lors que s’enfuir.

La raison lui dicte de fuir, elle lui montre l’abîme de souffrance dans lequel il ne peut que se consumer. Son cœur lui dit de courir, de partir le plus loin possible de toi, car, le cœur en ta compagnie devient telle une brise, une fine brise qui s’évapore dans le temps, se meurt à petit feu, jusqu’à ce qu’il ne devienne que verre qui se brise en des milliers de morceaux, impossibles à se reconstruire. Et oui, sa sensibilité le trahit à chaque fois, car il en une, malgré ses veines tentatives de la faire taire. Il devient tel un enfant sans défense, une petite fille, un petit garçon. Une sensibilité extrême qu’il vit comme un arrêt de mort dans un monde dont les seuls mots d’ordre sont l’hypocrisie, la jalousie et le mépris.

Narcisse se demande, que faire avec un cœur sensible lorsqu’il ne peut qu’engendrer la souffrance et la déchéance ? Ils disent que son âme est malade parce qu’elle ressent la compassion, elle prône la générosité et ne peut dire que la vérité. Alors, comment veux-tu qu’il s’ouvre à toi lorsque tout autour de lui, on lui dicte qu’il ne le doit pas ? Comment veux-tu qu’il AIME dans un monde qui ne sait qu’haïr et détruire ?

Il a chassé jadis chaque bribe d’amour de son âme pour qu’il puisse être seul gardien de la forteresse que l’on condamne, le cœur, traître des sentiments, origine de la damnation du monde. Il a peur de l’amour, hélas ! Il sait qu’il  ne devrait pas, mais, on l’a déjà dit, il ne peut que s’enfuir.

Encore une fois, on a envie de dire tellement de choses, qu’on ne sait plus comment conclure, car si on regarde de plus près, les histoires qui ponctuent nos vies, savons nous, vraiment, si elles ont une fin? A l’image de notre temps, nos existences sont incertaines et nos quotidiens sans but précis.

Il ne reste que les mots à Narcisse, pour essayer de remplir son vide intérieur, tout en s’écrivant, il écrit l’histoire du monde autour de lui, pourrait-il un jour remédier à ces maux. Nul ne peut le dire parce  que « Il y a dans notre âme des choses auxquelles nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien, si nous vivons sans elles, c’est parce que nous remettons de jour en jour, par peur d’échouer ou de souffrir, d’entrer en leur possession. »

Narcisse ne sait pas si en reconquérant son âme il pourra se retrouver, la recherche du temps perdu n’est qu’une chimère, à l’image des cathédrales qui ne voient jamais le jour dans l’ère qui les voit naître. Cela fait un moment que la vie n’a plus de sens, mais cet être se veut optimiste en recherchant ce sens derrière son écran d’ordinateur. Il croit et c’est tout ce qui importe.

Faut-il qu’il y ait une histoire pour raconter? Peu importe le nombre de pages qu’on écrit, peu importe le nombre de mots qu’on expose, Narcisse reste le prince de notre ère, qu’il soit taxé de tous les noms. Faut-il qu’il y ait une fin ? Peu importe puisque « Nous commençons toujours notre vie sur un crépuscule admirable. »

Je me nomme le monde, le temps a fait de moi ce que je suis aujourd’hui, je suis loin d’avoir un corps de rêve, j’ai des formes qu’à des moments j’assume, d’autres, non. Je suis le fruit de tant d’années de souffrances, de grandes déceptions et de milliers de larmes versées, je suis un ange déchu, je peux être en chacun de vous, je suis Narcisse, vous l’êtes aussi. Car chaque jour, je me lève sans pouvoir parler, mon Je est bien obligé de se taire, en ces lieux…

Djihane S.

Image: Echo et Narcisse
(John William Waterhouse, 1903, Walker Art Gallery, Liverpool)

2 réflexions sur “Narcisse.com

  1. Pingback: Sommaire de mes écrits | Les instants volés à la vie

  2. Pingback: Sommaire de mes écrits | Les instants volés à la vie

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s